Les enlaissés

Dès qu’il nous voit apparaître de l’autre côté de la grille, il aboie. Ce n’est pas qu’il déteste les étrangers, non, c’est qu’il possède un sens aigu de la propriété ; il se fait menaçant chaque fois qu’on s’approche de sa maison. Ses grognements prétendent dissuader quiconque voudrait transgresser la frontière qui sépare les lieux publics de son domaine privé. Il garde. C’est le rôle que lui a attribué son maître, selon une vieille tradition qui relie les deux mammifères.

Ainsi, depuis longtemps, le chien est attaché à l’homme.

Régulièrement, le maître sort l’animal de sa demeure. Ensemble, ils vont se promener. Ils parcourent un trajet familier et, comme toujours, l’un tire sur la laisse pour faire avancer l’autre. Si le chien traîne, c’est que son odorat le dissipe. La truffe collée au sol, il découvre les traces de ses semblables et, friand de leurs odeurs, il veut les renifler toutes, pour les reconnaître, les identifier. Il prend aussi le temps de marquer les essences étrangères avec sa signature. La patte levée, il soulage cette nécessité, propre à la sociabilité canine.

Une fois au parc, ils rencontrent de nombreux chiens accompagnés de leur maître, qui circulent comme eux dans les allées. Leur présence l’excite et il piaffe d’impatience pour s’approcher. L’envie irrésistible de se frotter à eux le fait tirer sur la laisse, à tel point que son collier l’étrangle et son bras lui fait mal. Hélas, il est écrit quelque part à l’entrée que l’on ne peut pas se lâcher dans le parc. Bien qu’elle soit incompréhensible aux chiens, il leur faut respecter cette règle, propre à la sociabilité des humains.

Par chance, ce jour-là, vers le centre du parc, surgit une femelle de sa connaissance. S’étant déjà rencontrés quelques fois, ils peuvent venir se saluer de près en respectant les bienséances. À portée de contact, ils échangent des banalités courtoises, se reniflant mutuellement les parties génitales et l’anus. C’est une belle bête, racée, pour laquelle il ressent une forte attirance. Il refrène pourtant son désir de lui monter dessus et se contente de vagues promesses parfumées. Ils terminent leur entrevue en se soulageant sur la pelouse. Puis, ils ramassent leurs crottes, les jettent à la poubelle et prennent congé.

Finalement, l’animal ramène le maître vers sa demeure. Ils parcourent le trajet familier à rebours et l’un doit tirer sur la laisse pour faire avancer l’autre, comme toujours. Si l’homme traîne, c’est que ses rêveries le dissipent. Il repense à la rencontre du parc. Il se rappelle les effluves charmants et se demande s’il n’aurait pas dû rallonger la promenade… Mais non. Plutôt que de courir l’aventure, il préfère rentrer chez lui. Bien gardé des étrangers, il est seul maître sur son domaine privé. C’est le rôle que lui a attribué son compagnon, selon une vieille tradition qui relie les deux mammifères.

Ainsi, depuis longtemps, l’homme est attaché au chien.

enlaisses

Victoria Park, London


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14 réflexions sur “Les enlaissés

  1. Jolie promenade, quoiqu’un peu frustrante dirait-on. L’enlaissé n’est donc pas forcément celui qu’on croit…. La liberté est bien subjective :-).
    Merci pour ce texte.
    Minsky

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  2. Au début, j’avais lu les enlacés, puis les enlaissés dans le sens « laissés pour compte ». Et j’ai découvert le texte, une toile, un court métrage , un récit bien ficelé , récit miroir bien mené. Merci Rx

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