En piste

GAL_piste1Malgré ses dimensions impressionnantes, la taverne est pleine à craquer. On doit s’y déplacer à petits pas, en suivant les courants de la foule. Je passe sous des arcades basses, entre des colonnes serrées, devant des alcôves discrètes, pour finalement arriver au vaste salon central, dont les tapisseries aux motifs de bacchanale donnent à l’établissement un style antique décadent du meilleur goût.

La piste de danse est au fond. Quelques couples s’y trémoussent, au rythme frénétique d’une musique classique à la mode. De nombreux spectateurs les observent avec un air d’indifférence composée qui ressemble à de la concupiscence. D’un côté, il y a les femmes que personne n’invite ; de l’autre, les hommes qui n’osent pas leur proposer. Pour les uns, c’est la peur du ridicule qui les empêche de prendre une partenaire pour la faire danser ; pour les autres, c’est trop de retenue qui leur interdit de prendre l’initiative pour inviter les messieurs coincés. Une curieuse désynchronisation réunit ces gens. Ils sont en quête du même plaisir et pourtant incapables de se satisfaire mutuellement.

Bravant le grotesque de cette situation, je m’élance sans attendre sur la piste. Avec cette musique assourdissante, la communication orale est, de toute façon, impossible. Inutile de chercher à argumenter pour convaincre une éventuelle partenaire. La danse est le seul moyen d’expression possible. Je virevolte parmi les valseurs, ne comptant plus que sur les mouvements de mon corps pour attirer les femmes à mes côtés.

GAL_piste2Dans un premier temps, ma stratégie semble fonctionner : plusieurs spectatrices, esseulées au bord de la piste, me regardent avec envie. Alors je redouble de vigueur pour balancer les hanches et rouler les épaules. Je lance même quelques œillades coquines à la compagnie.

Finalement, une blonde aux cheveux courts se détache du groupe et me rejoint parmi les danseurs. Elle remue son bassin en cadence avec le mien, se rapproche peu à peu, et vient me coller son décolleté sous les yeux. Légèrement vêtue et le visage trop maquillé, elle a l’air de savoir ce qu’elle veut. Lorsqu’elle glisse un index entre ses seins, en même temps que sa langue sur ses lèvres, je comprends ses desseins. Alors je baisse les yeux pour l’ignorer et, d’une virevolte, je vais onduler d’un autre côté.

C’est un jeune homme hirsute qui me fait face maintenant. Il est vêtu de cuir et son visage est décoré d’anneaux et de pointes métalliques. À son tour, il se met à danser en cadence avec moi. Il n’a pas de décolleté à montrer et ne fait aucun geste obscène. En revanche, son regard aigu transperce mes vêtements sans aucune retenue. Je prends un air offensé, pour lui signifier mon refus à me laisser dénuder par son imagination, et je m’éloigne en quelques glissades.

Je percute alors sans le vouloir un couple qui s’agitait derrière moi. Ils sont bons danseurs et se déplacent sur la piste dans des figures élaborées et dynamiques. Lorsqu’on se bouscule, tous les trois, une forte odeur de sueur et de déodorant mouillé vient m’envelopper. Ce cocktail d’odeurs intimes auquel je n’appartiens pas me repousse à tel point que j’abandonne la parade, dépité.

GAL_piste3En attendant au bar que la serveuse au t-shirt moulant me prépare mon cocktail, je regarde les consommateurs autour de moi. Ce sont majoritairement des hommes et, qu’ils soient assis sur les hauts tabourets ou debout, accoudés au comptoir, ils ont tous la même posture : le corps droit, un verre à la main, le cou tendu et les yeux qui scrutent les alentours. À l’affût.

La taverne est l’endroit de prédilection des hommes qui veulent aborder les femmes. Le vacarme et l’obscurité leur offrent un camouflage parfait pour redevenir ce qu’ils sont vraiment : des traqueurs de gibier. Ils chassent sans crainte d’être reconnus. Aussi, l’alcool les débarrasse de leur inhibition et réveille leurs instincts primitifs. La retenue n’est plus de mise, la courtoise obsolète, le rituel pour faire connaissance et les jeux de séduction sont réduits au minimum… Il n’y a pas de temps à perdre, il s’agit d’aller droit au but. La première qui passe à portée du regard est une proie qu’il faut piéger.

Comment se peut-il que la quête de la femme idéale m’amène au milieu de ces bêtes-là ? Mes intentions sont nobles, mes aspirations sentimentales. Je cherche un amour sincère, pas la satisfaction rapide d’un garrottage impulsif. Je méprise cette attitude animale. Les regards concupiscents de tous ces hommes en quête de femmes me répugnent. Pourtant, lorsque la serveuse au t-shirt moulant apporte mon cocktail, j’aperçois mon reflet dans le miroir posé derrière elle, sur le comptoir : le corps droit, le cou tendu et les yeux qui scrutent ses contours. À l’affût.


Extrait du roman
GAL_cover

La 4ème de couverture

Les extraits

Le livre

9 réflexions sur “En piste

  1. Et la question de se poser d’elle-même. Où rencontrer la femme idéale, comment l’aborder, et existe-t-elle vraiment ? Renversons le point de vue. Quelle est TA représentation de la femme idéale ? Et sait-on jamais ce qui chez l’autre va nous rendre heureux ?
    En tout cas, tu poses une question essentielle. Celle de la « rencontre » avec autrui, qui n’est pas une question banale, puisqu’elle est l’essence même de la vie et de l’être.
    J’ai beaucoup apprécié l’approche que tu en fais dans ta façon de l’écrire. Ce regard qui n’est dupe ni des enjeux, ni de lui-même. C’est finement analysé.

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    • Je suis heureux de savoir que mon approche du sujet de « la rencontre » te plaise. Il y en a beaucoup d’autres dans le roman, tel que « le look », « la séduction », « la vie en couple », « la famille »… qui y sont traités, sur le même ton ironique. J’en publie des extraits sur ce blog régulièrement. Les relations amoureuses sont un thème aux variations innombrables.

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  2. La solitude des coureurs de fond ! Mais si je ne me trompe, la gonzesse au décolleté n’a pas d’intentions plus louables que les chasseurs du bar ou je me trompe ? Bref, j’éviterais (comme je l’ai toujours fait) ces lieux dits branchés où comme vous le dites, l’essentiel n’est pas la communication verbale mais un but avoué non verbal.

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