Le voyage du coquillage

Il était une fois un coquillage qui vivait au fond de l’océan. Sa coquille ovale était nacrée de couleurs brillantes qui lui donnaient un éclat magnifique. Des cercles dorés se resserraient vers le centre et, sur la partie bombée, un rond bleu turquoise couronnait le coquillage. Du dessus, on voyait un œil incrusté dans le sable, qui fixait la surface de l’eau. Et en l’observant attentivement, on plongeait dans un regard grand ouvert, au fond de la mer.

Hélas, personne ne l’avait jamais vu. Aucune créature n’était passée au-dessus pour remarquer le magnifique œil doré qui clignait sous l’eau. Il gisait dans un coin de l’océan non fréquenté, totalement ignoré. « Qui pourrait bien échanger un regard avec moi ? se demandait-il à longueur de journée. Un seul coup d’œil et je suis sûr que celui qui me verra ne pourra plus m’oublier ! » Mais, puisque personne ne passait par là, il restait seul avec ses espoirs déçus.

Parfois, son amour-propre lui suggérait que les autres n’étaient pas dignes de le regarder, qu’il était trop beau, trop brillant pour eux. « S’ils n’osent pas venir me voir, c’est qu’ils sont jaloux de ma beauté ! » Même si ces pensées réconfortaient son orgueil blessé, son envie d’être admiré n’en était pas pour autant comblée. Un jour, n’y tenant plus de solitude, il se décida : « Comme personne ne vient, c’est moi qui me déplacerais ! » Le coquillage allait voyager.

Il fit des efforts pour bouger sa coquille, basculant de droite à gauche, d’avant en arrière, avec tant de volonté qu’il finit par se décoller du sable où il était incrusté. Ce jour-là, la mer était agitée. Il en profita pour rouler sur les fonds marins, prit de l’élan et s’en alla flotter dans le courant, loin de son trou paumé.

Le coquillage en voyage était tout excité. Son œil doré s’ouvrait bien grand pour découvrir les paysages marins qui défilaient autour de lui : les montagnes de rochers et leurs abysses ténébreux, les vastes bancs de sable et les vagues dont le mouvement faisait danser la lumière. « Comme ce monde est beau ! se réjouissait-il sans cesser de flotter. Je me demande quels personnages merveilleux y habitent. » Car il n’interromprait pas son voyage avant d’avoir vu quelqu’un. Ce qu’il recherchait, ce qui le poussait à aller loin, c’était le regard d’autres créatures.

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Les premières qu’il rencontra furent un groupe d’algues qui poussaient là, en contrebas d’un rocher. Elles balançaient nonchalamment leurs longs cheveux verts au gré des vagues et, lorsqu’elles aperçurent le coquillage, elles l’interpellèrent gentiment :

­– Oh ! Eh ! Joli coquillage ! Où vas-tu comme ça ? Prends garde ! Tu vas attirer l’attention, tu vas te faire remarquer. Il faut rester au fond de la mer. Viens avec nous ! Dans notre chevelure, ta beauté sera à l’abri des dangers.

Le coquillage ne les écouta point. Qu’on le remarque était justement ce qu’il désirait. « Pour rien au monde je n’irai m’enfouir dans une vulgaire touffe d’herbes vertes. » décida-t-il. Il poursuivit donc son voyage en flottant dans le courant.

Lorsqu’il arriva derrière le rocher, il fut surpris de découvrir, au flanc de la pente, une colonie de mollusques dont les membres lui ressemblaient étonnamment. Alors qu’il passait devant eux, ils s’écrièrent tous ensemble :

­– Comment ? Un coquillage qui voyage ! Mais c’est dangereux ! Il va attirer l’attention, il va se faire repérer. Eh, toi, là-bas ! Arrête-toi et viens te poser parmi nous ! Sur cette pente ombragée, on ne te remarquera pas. Tu seras ici en sécurité.

Le voyageur se moquait de leurs conseils. « Se cacher parmi ses semblables, c’est bien le pire endroit lorsqu’on ne veut pas passer inaperçu. » pensait-il fort justement. Il profita de ce que le courant était plus fort pour franchir la pente et s’aventurer vers d’autres eaux.

Il roula sur un banc de sable et sa trajectoire le mena nez à nez avec un gros crabe qui marchait de son côté. Le crustacé claquait des pinces, comme pour applaudir leur rencontre, et il s’écria avec joie :

– Oh qu’il est beau ! Viens par ici, mon coco ! Approche-toi, que j’admire ta coquille dorée. Elle me fera une superbe assiette pour te manger !

Le coquillage l’ignora en prenant bien vite une autre direction. « Quel goujat ! râlait-il. Encore un qui n’aime que quand sa carapace a un petit creux ! » C’était d’admiration dont il avait besoin, pas de gourmandise.

Un peu plus loin, il se retrouva au milieu d’un banc de poissons multicolores qui nageaient dans les vagues, tout près de la surface. Leurs corps brillants dessinaient des arcs-en-ciel dans la mer autour de lui. Il s’arrêta pour les contempler. « Ce sont les plus belles créatures que j’ai rencontrées ! s’exclama-t-il. Elles sont dignes de m’admirer. » Et le coquillage leur lança un clin d’œil nacré. Or, lorsque les poissons remarquèrent sa présence, et qu’ils s’approchèrent pour mieux l’observer, leurs commentaires furent des plus inattendus :

­– Non mais regardez-moi ça, s’exclama le premier poisson.

– Quels drôles de cercles dorés, s’étonna le second.

– Et puis cette tache bleue en plein milieu, commenta le troisième.

– C’est d’un mauvais goût ! reprit le premier.

­– Complètement démodé, affirma un cinquième.

­– Ça fait même un peu vulgaire, confirmèrent les autres.

– Et dire que c’est populaire dans certains quartiers.

­– Non, vraiment ?

­– Oui, s’exclama un poisson en frétillant. Il y en a une colonie entière, posée sur la pente, avant le gros rocher.

– Allons voir ça, s’écrièrent-ils tous ensemble.

Et le banc de commères se déplaça rapidement vers le bas, laissant le coquillage consterné à ses désillusions.

« Personne ne m’apprécie à ma juste valeur, se désespérait-il. Dans l’océan entier, il n’existe pas une créature capable de m’admirer comme je le mérite. » Son œil grand ouvert scrutait la surface de l’eau, si proche au-dessus de lui. La lumière du ciel bleu qui la traversait lui fit penser que, peut-être, l’admirateur tant recherché se trouvait dans ce monde qu’il devinait, de l’autre côté. Il reprit espoir et se dit de nouveau : « Un seul coup d’œil et je suis sûr que celui qui me verra ne pourra plus m’oublier ! »

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Un petit garçon, qui se promenait sur la plage à ce moment-là, aperçut l’œil du coquillage qui le regardait du fond de l’eau. Il se pencha pour le ramasser et le brandit à la lumière. Le coquillage brilla entre les doigts de l’enfant et les deux créatures, pourtant si différentes l’une de l’autre, se regardèrent avec l’admiration qui unit les êtres lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois, et qu’ils se trouvent beaux.

L’émerveillement fut de courte durée cependant, car le soleil si chaud fit sécher le mollusque et sa coquille perdit son lustre. L’œil dessiné disparut, si bien qu’il ne voyait plus la belle figure de celui qui l’avait ramassé. Le garçon, quant à lui, perdit tout intérêt pour ce coquillage terne. Il le jeta par-dessus son épaule et reprit sa promenade sans un regard en arrière.

Le mollusque retomba dans la mer pour aller se ficher profondément dans le sable du fond. Une fois sous l’eau, il reprit son éclat et sa beauté originelle, mais il avait perdu sa vanité. « La plus belle des créatures m’a laissé tomber ! À peine avons-nous échangé un regard que déjà elle ne s’en souvient plus. » Délaissé par le monde entier, le coquillage se voyait déjà enseveli dans l’oubli. Il se trompait pourtant ; quelqu’un au moins ne l’avait pas oublié : c’était le gros crabe qui venait de son côté, en claquant des pinces pour applaudir leurs retrouvailles.

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5 réflexions sur “Le voyage du coquillage

  1. Joli conte plein d’enseignements divers et variés, des turpitudes de la vie et autres rêves incongrus ? des voyages qui forment et déforment la jeunesse ? de la vanité ? des espérances et désespérances ? De quoi réfléchir…

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