L’incroyable poisson douanier

Il était une fois un douanier qui se promenait dans la forêt. C’était dimanche, il ne travaillait pas, mais il portait son uniforme, son képi et ses gants car il était fier de sa profession ; même au repos, il trouvait plaisir à être reconnu comme douanier. Il marchait en sifflotant entre les arbres, immergé sous le feuillage qui se balançait dans le vent, au-dessus de sa tête, comme les vagues d’un océan. Lorsque soudain il s’arrêta, saisi par la surprise. Il venait d’apercevoir entre les branches les plus basses, un hérisson qui flottait dans les airs. Bien que roulé en boule, l’animal paraissait vivant. Il regarda autour de lui et il fut encore plus étonné de constater, à quelques mètres de là, sous les arbres voisins, deux autres hérissons suspendus dans le vide, de la même façon.

« Il doit bien y avoir une explication, se dit le douanier en se grattant le képi. Je suis certain que les hérissons ne peuvent pas voler. » Alors, pour observer de plus près ce mystère, il se saisit de l’un d’eux. Lorsque ses mains touchèrent la petite bête, celle-ci hérissa ses piquants ; les gants furent transpercés et les pointes se fichèrent profondément dans la chair. Pétrifié par la douleur, l’homme n’osa plus bouger. Il restait planté là, une vilaine grimace sur le visage, en regardant avec horreur ses pauvres gants ensanglantés. Une voix éclata soudain, dans les hauteurs du feuillage : « Ça mord ! Ça mord ! J’en tiens un, et c’est un gros celui-là ! » Le hérisson fut tiré vers le haut, par à-coups vigoureux, si bien qu’à chaque secousse, le douanier sentait sa peau se déchirer.

Au-dessus des feuillages, à une altitude où le regard du douanier ne pouvait pénétrer, trois pêcheurs étaient assis sur de larges branches. Depuis le matin, ils tendaient patiemment leurs cannes à pêche, au bout desquelles pendaient les hérissons. C’était trois amis, férus de pêche, qui se retrouvaient le week-end à l’auberge de la forêt et qui aimaient se vanter, devant l’audience blasée des clients, des gros poissons qu’ils prenaient à leurs parties de pêche dominicales. Pour se moquer d’eux, quelqu’un avait dit la veille que les plus belles prises se faisaient au moyen d’une technique, peu répandue mais des plus efficaces, qu’on appelait la pêche au hérisson dans la forêt. « Des poissons in-croy-ables se promènent sous les feuillages. » avait ajouté le blagueur d’un air connaisseur. La convoitise des amis pêcheurs fit que, le lendemain à l’aube, ils lancèrent du haut des arbres trois hérissons, pendus à leur canne par un fil invisible. Lorsque, un peu plus tard dans la matinée, l’un d’entre eux sentit qu’on tirait vers le bas, il sut qu’une proie s’était prise à l’appât et il s’écria : « Ça mord ! Ça mord ! J’en tiens un, et c’est un gros celui-là ! »

À ces mots, le douanier captif comprit qu’il y avait méprise. Or il lui fallait éclaircir la situation au plus vite, s’il ne voulait pas voir ses mains déchiquetées par les piquants du hérisson où elles étaient plantées. Alors il annonça d’une voix forte : « Je ne suis pas un poisson, je suis un douanier ! » Les secousses cessèrent à l’instant et, au travers du feuillage, le douanier entendit les pêcheurs se concerter :

« J’ai entendu une voix, dit le premier.

– Quelque chose a parlé, ajouta le second.

– C’est un poisson qui parle, conclut le troisième. »

Et les trois de s’exclamer : « Un poisson qui parle, c’est in-croy-able ! Il faut absolument l’attraper ! » Il s’ensuivit un déluge de conseils et d’encouragements tandis que les tractions sur le hérisson reprenaient avec une violence redoublée. Le douanier, qui sentait ses pieds quitter le sol, hurla de panique :

« Arrêtez ! Arrêtez ! Je suis un douanier, je peux le prouver.

– Le prouver comment ? demanda l’un des pêcheurs.

– Je peux vous montrer mes papiers d’identité, affirma l’homme désespéré. »

Après un moment, un autre pêcheur cria : « D’accord, montrez-nous vos papiers ! » Le douanier se crut sauvé. Mais lorsqu’il voulut s’exécuter, il réalisa que ses mains prisonnières ne lui permettaient pas d’atteindre la poche de son uniforme où étaient rangés ses documents. Il expliqua la situation aux pêcheurs qui attendaient, patients et invisibles derrière les feuillages : « Mes mains sont prises sur le hérisson. Je ne peux pas sortir mon passeport de ma poche. Libérez-moi et je pourrai justifier de mon identité. » Mais les amis pêcheurs ne lui firent pas confiance :

« Il veut qu’on le libère, dit le premier.

– C’est une ruse ? s’étonna le second.

­– Ce poisson est rusé, conclut le troisième. »

Et les trois de s’exclamer : « Un poisson rusé, c’est in-croy-able ! Il faut absolument l’attraper ! » Alors, ils accordèrent leurs efforts pour tirer sur la canne à pêche. Le douanier fut soulevé du sol avec une force telle que ses gants se détachèrent de ses poignets. Ils s’envolèrent dans les airs avec le hérisson tandis que le pauvre homme retombait lourdement sur le sol, les mains en sang. Torturé par la douleur, il s’enfuit en courant et quitta la forêt où il venait de perdre les deux membres indispensables pour son travail. De fait, il dut démissionner car on n’entendit plus jamais parler de lui.

Les pêcheurs, en revanche, devinrent célèbres. Lorsqu’ils se vantèrent à l’auberge de cette partie de pêche qu’ils avaient faite, l’audience blasée des clients ne put s’empêcher d’être impressionnée. Plus que le récit lui-même, c’était le trophée qui consternait les gens. Car les trois amis brandissaient fièrement le hérisson en racontant leur histoire :

« Sur un arbre, perchés, commençait le premier.

– On pêchait au hérisson dans la forêt, ajoutait le second.

– Un poisson y a laissé ses gants, finissait le troisième. »

Et les trois de s’exclamer : « Des gants de poisson, c’est in-croy-able ! Mais on les a attrapés ! »

poissondouanier


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4 réflexions sur “L’incroyable poisson douanier

  1. Dans cette histoire, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre… Et ce pauvre hérisson (qui s’est fait attrapé) en fait les frais! :-).
    J’avoue, j’ai moins de peine pour le douanier, plus habitué à la stupidité des hommes.
    J’aime beaucoup la façon dont vous avez construit votre récit.

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    • La stupidité des hommes, comme vous dites, ne leur permet de voir que ce qu’ils veulent bien voir. En l’occurence, un poisson. Pour ne pas dire stupides, ne sommes-nous pas tous un peu pêcheurs parfois?

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