L’enfant sans essence

Il était une fois une luxueuse automobile qui traversait les faubourgs pour amener sa petite famille de province au cœur de la capitale. Le père au volant, riche industriel, avait des rendez-vous avec ses clients et partenaires ; il comptait passer la journée à faire des affaires. La mère, assise à côté de lui, révisait une liste de shopping si longue qu’il lui faudrait bien la journée pour tout acheter. Quant à leur fils unique, sur la banquette arrière, il ne souhaitait ni les affaires ni les magasins ; il rêvait d’aventures, d’intrigues et de trésors… Toutes ces choses qu’on s’imagine à dix ans, lorsqu’on s’ennuie avec ses parents.

Pourtant, ce jour-là, rien ne se passa comme la famille le prévoyait. En effet, leurs projets furent contrariés par un incident. Au beau milieu d’un carrefour, le véhicule hoqueta, le moteur s’enroua et, après quelques toux qui chahutèrent les occupants surpris, il s’arrêta complètement. La belle automobile finit sa course en silence pour se garer le long du trottoir, victime d’une panne d’essence.

La famille était consternée. Cela ne leur était jamais arrivé et, se retrouvant coincés dans un quartier qu’ils ne connaissaient pas, ils se sentaient tous les trois si vulnérables qu’ils n’osaient plus faire un mouvement. Après un moment, le père réagit quand même :

– Je vais aller acheter un bidon d’essence !

– Que dis-tu ? s’effraya la mère. Tu es devenu fou ?

– Ainsi pourrons-nous remplir un peu le réservoir, expliqua son mari avec calme, ça suffira pour arriver à la prochaine station-service.

– Nous t’accompagnons ! s’écria la femme alarmée.

Il s’ensuivit une dispute entre les deux parents, car trois personnes n’étaient pas nécessaires pour porter un bidon et on ne pouvait pas abandonner l’automobile dans les faubourgs. Il résulta de ce dilemme que le père partirait dans une direction et la mère de l’autre, de façon à trouver de l’essence au plus vite, et que le fils attendrait sagement leur retour en gardant la voiture. Le père lui recommanda de verrouiller les portières après leur départ et de n’ouvrir à personne pendant leur absence. Il lui remit les clés, puis les deux parents s’en allèrent chacun de leur côté.

Seul dans la voiture, le petit garçon restait enfoncé dans la banquette en cuir. Il voyait les passants curieux qui regardaient l’automobile d’un air envieux et il n’était pas rassuré. Tout à coup, un bruit le fit sursauter : on grattait contre la porte du conducteur ! Le bruit s’intensifia et, lorsqu’il se transforma en coups violents, l’enfant s’arma de courage pour coller son visage à la vitre.

De l’autre côté de la portière, un homme s’acharnait sur la serrure avec un couteau. Par peur autant que par colère, le garçon fit signe à l’intrus de s’en aller. Mais l’autre ne se formalisa point. Au contraire, il parut heureux de découvrir que le véhicule était occupé ; il fit signe à l’enfant de lui ouvrir. Ce dernier refusa, bien entendu. Pourtant l’inconnu insistait tellement qu’au bout de plusieurs minutes d’une pantomime incompréhensible, le garçon finit par entrouvrir la fenêtre pour l’écouter.

– Quelle belle auto, dis donc ! s’exclama l’homme. Elle est à toi ?

– Non, elle est à mes parents.

– Et dis, ils sont où, tes parents ?

– Ils sont partis chercher de l’essence.

– La voiture est en panne ? s’enquit l’homme d’un air préoccupé. Quel dommage, dis donc, une si belle auto !

– Oui, elle est tombée en panne d’essence, avoua le petit garçon dépité.

L’autre s’écria avec enthousiasme :

– Et dis, t’as vraiment de la chance ! J’ai justement ici, avec moi, un bidon plein d’essence.

L’enfant baissa la vitre et vit qu’en effet, un bidon d’essence était posé au pied du véhicule. Son cœur se remplit d’espoir. Lorsqu’il s’imagina annoncer à ses parents qu’il avait trouvé la solution à leur problème de carburant, un sentiment de fierté le submergea.

­– Ça suffira pour arriver à la prochaine station-service, reprit l’autre. Qu’est-ce que t’en dis ?

Sans hésiter plus longtemps, le garçon ouvrit la portière et descendit sur le trottoir avec les clés pour retirer le bouchon. L’homme souleva son bidon et en vida le contenu dans le réservoir. Ensuite, il demanda les clés pour démarrer le moteur et contrôler si tout marchait bien. N’osant pas refuser après le service qu’il lui avait rendu, l’enfant lui remit les clés de la voiture. L’homme s’installa au volant, mit le contact, enclencha la première vitesse et démarra en trombe.

Le cœur serré, l’enfant fixait intensément le bout de la rue. Il espérait la voir revenir, mais après quelques minutes, il dut se résigner à l’idée que l’automobile de ses parents venait d’être volée. Alors, il se mit à pleurer sur le trottoir. C’était de sa faute ! Il se blâmait d’être tombé dans ce piège et d’avoir contribué, malgré lui, au larcin. Il prévoyait aussi la colère de ses parents lorsqu’ils découvriraient la vérité et, la peur s’ajoutant à l’humiliation, il se dit qu’il devait absolument retrouver le voleur avant qu’ils ne reviennent. Avec timidité, il tendit le pouce vers la chaussée pour faire signe aux véhicules qui passaient à proximité.

Le premier qui s’arrêta était un gros camion tout cabossé, avec un pot d’échappement qui enfumait la rue derrière lui. En toussant, le petit garçon demanda s’il pouvait l’emmener à la poursuite du voleur d’auto. Mais l’autre répondit qu’il était trop lent et trop vieux pour ce genre d’aventures. Il passa son chemin en pétaradant…

Le second véhicule qui fit halte était un superbe modèle de sport. Mais lorsque l’enfant sollicita son aide, il répondit qu’il avait trop de valeur pour prendre le risque de rencontrer un voleur. Il s’enfuit rapidement…

Heureusement, le troisième était un taxi que les errances quotidiennes avaient rendu chevaleresque. Témoin des crimes qui se perpétuaient dans les faubourgs, il entretenait le désir de faire justice et il était toujours disposé à réparer les torts des victimes de la circulation. À peine eut-il entendu la plainte de l’enfant qu’il lui fit signe de monter afin de poursuivre le voleur d’automobile.

À la première station-service qu’ils passèrent, le petit garçon s’exclama :

– Là ! C’est la voiture de mes parents !

En effet, le luxueux véhicule était garé devant la pompe à essence. Le voleur attendait au volant tandis qu’une jeune et jolie pompiste faisait le plein du réservoir. L’enfant sauta du taxi et courut vers la fille en s’écriant :

– Donnez-moi les clés de cette voiture !

­– Pourquoi ? demanda la pompiste, surprise.

– C’est la voiture de mes parents, répondit-il.

Désignant le conducteur, elle demanda :

– Et lui, c’est qui alors ?

– C’est un voleur d’auto ! s’écria le petit garçon avec colère.

En entendant son nom, le voleur sortit de la voiture. Il reconnut l’enfant mais n’en laissa rien paraître. Il s’adressa à la pompiste :

– Rendez-moi les clés du véhicule !

– Pourquoi ? demanda-t-elle comme la première fois.

– C’est ma voiture, dis donc ! affirma le voleur.

– Et lui, c’est qui alors ? s’étonna-t-elle en désignant le garçon.

– C’est un voleur d’auto ! s’écria l’autre avec colère.

Mais la pompiste garda les clés dans sa poche ; elle ne croyait ni l’un ni l’autre.

Alors le taxi intervint. Il se présenta chevaleresquement à la fille et entreprit de lui raconter l’histoire du petit garçon : ses parents en panne, seul dans la voiture, le bidon du voleur, son larcin et sa fuite, la poursuite… Plus que l’exposé des faits, ce fut le ton sincère du justicier qui convainquit la pompiste. Elle rendit sans plus d’hésitation les clés à l’enfant.

Le voleur essaya bien de s’enfuir mais le taxi était plus rapide. Il l’attrapa, l’enferma dans la cabine arrière et s’en alla le remettre à la justice pour qu’on le condamne à laver les voitures, à perpétuité.

Le petit garçon était soulagé et aussi très fier d’avoir retrouvé l’automobile de ses parents. Comme il ne pouvait pas la conduire, il demanda à la jeune et jolie pompiste de le raccompagner à l’endroit de la panne. Elle accepta volontiers et ils conduisirent jusqu’à la rue des faubourgs, où le père et la mère inquiets les attendaient.

Leur joie fut grande lorsqu’ils retrouvèrent la belle automobile, avec leur enfant sain et sauf à l’intérieur, et le réservoir plein. La mère dépensa des larmes de bonheur et le père reconnaissant décida que, quand son fils serait devenu grand, il se marierait avec la pompiste. Comme cadeau de mariage, il leur achèterait toutes les stations-service de la ville. Ainsi, personne ne manquerait jamais plus d’essence dans la famille.


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Le chfinche

10 réflexions sur “L’enfant sans essence

  1. Mais c’est un conte de fée!
    Ou plutôt cela aurait pu être un conte de Noël narré à la bonne époque. J’imagine les parents inquiets, marchant péniblement dans la neige et le chauffeur de taxi coiffé d’un bonnet de Père Noël… 😉

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  2. Didon RX on est chez les bisounours, là !!! 😀 un happy end digne des plus beaux contes………..
    j’aurais plutôt alerté les Services Sociaux pour abandon d’enfant, râlé après le mec qui destroye la serrure avec un canif, et puni l’enfant pour avoir ouvert la porte !!!! Ah, ces gens de la haute ! tous déconnectés !!! 😀

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