Moi, c’est pas Louis

Louis dormait comme un bébé. Protégé par l’obscurité, le corps lové au fond du lit, il rêvait à sa tendre enfance. Son visage rond rayonnait d’innocence. Sur sa bouche en cœur, les lèvres étaient légèrement plissées ; le petit Louis souriait. Mais soudain, les ombres frémirent. Une lueur poisseuse se déversa dans la chambre et inonda le sommeil de Louis. Alors ses yeux, noyés par la lumière, s’ouvrirent aussi largement que ses lèvres, comme trois orifices dilatés par la poisse. Son corps gonfla et son ventre gémit de désespoir – meuuuuh.

« C’est un cauchemar ! » pensa-t-il en se réveillant. Il plaqua une main sur sa bouche pour taire le meuh. Ce gémissement, il le connaissait bien. C’était celui qu’il attendait tout en le redoutant, celui qui interrompait toujours ses rêves d’enfant. Chaque fois qu’il dormait comme un bébé, Louis se réveillait en meuhissant.

Il aurait bien aimé que la nuit revienne, pour replonger voluptueusement dans le sommeil, au fond des draps. Mais la clarté du ciel provoquait l’inéluctable rétrécissement de ses pupilles. L’ouïe aussi percevait des bruits matinaux, indiquant que le mouvement complexe de la vie recommençait autour de son appartement. Il les énumérait malgré lui : « Les oiseaux sifflent, un volet grince, des pneus crissent, des piétons piétinent, un chien aboie, le voisin tousse, sa cafetière gargouille et sa chasse d’eau s’étire… » Ce dernier bruit le fit se lever sans plus tarder.

Lorsqu’il se retrouva dans la salle de bains, penché sur la lunette pour soulager sa vessie, Louis considéra : « À peine levé, je me vide. C’est épuisant. » Le monde éveillé n’était pas affriolant mais il devait surmonter sa répulsion. Le petit d’homme était devenu grand, en moins de cinq minutes, et il devait vite assumer sa nouvelle condition. « Aujourd’hui, je serai quelqu’un ! » décida-t-il. Puis, s’étant tourné vers le lavabo, il commença ses ablutions.

Face au miroir livide, il tenta de se composer une identité. D’abord, il sépara ses cheveux vers la droite. Puis, comprenant que c’était son reflet qu’il peignait, il décida qu’à gauche, ça lui irait mieux. Hélas, même avec la raie au milieu, il ne parvenait pas à obtenir l’effet escompté. « Rien à faire. Je ne me reconnais pas ! » désespérait-il en se tirant les cheveux. Louis abandonna son image à la glace et retourna dans la chambre pour s’habiller.

Il choisit son plus beau costume en pensant : « Avec ça, au moins, je présenterai bien. » Mais, une fois enfilé, il se demanda ce qu’il faisait là-dedans. Il se rappelait le petit bébé lové dans le lit, son visage rond, sa bouche en cœur, qui lui ressemblait tant. Cette image, s’il la comparait à celle de l’adulte costumé aux cheveux hérissés, il devait bien se rendre à l’évidence : « Moi, c’est pas Louis. » Il se promit de retourner dormir bien vite.

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