Blaise au coin du pont

– T’as un plan pour le pont ?

Blaise regarda machinalement l’écran devant lui, pour consulter son agenda. Cependant, il ne répondit pas à son voisin de bureau. Non seulement il le trouvait indiscret, mais aussi et surtout, il n’avait rien à dire. Le prochain pont était bien indiqué sur l’ordinateur mais, comme chaque fois dans ces cas-là, Blaise faisait face à un calendrier sans imagination. « Pas un plan pour le week-end. Personne à rencontrer. » constatait-il avec effroi.

– On peut quand même pas rester tout seul comme ça à s’ennuyer, se renfrogna le voisin.

Le planning vide remplissait Blaise d’un manque d’intérêt désespérant. « On est toujours seul à s’ennuyer » se disait-il. Déprimé, il cessa de regarder devant lui. Son regard commença alors à divaguer dans les coins.

D’abord, le coin de la fenêtre, avec le feuillage des arbres qui se balançait dehors, invitant à s’évader. Et puis le coin du couloir, où la machine à café diffusait un arôme venu d’ailleurs. Plus loin, c’était les wc, où l’on pouvait décoincer des minutes entières et se faire oublier. À côté, il y avait le coin du bureau voisin, trop indiscret, et celui de la voisine, tout aussi curieux mais pour d’autres raisons. Du reste, c’était dans ce coin-là que Blaise préférait laisser flâner ses observations. « Il faut bien se distraire, s’expliquait-il, et c’est plus animé là-bas que devant mon calendrier. »

La fille parlait au téléphone et, même s’il ne pouvait pas comprendre ce qu’elle disait, il lisait sur ses lèvres comme on feuillette un magazine féminin. Le texte lui importait peu car les mouvements de sa bouche suffisaient à stimuler son imagination. Et puis elle portait deux gros dossiers serrés sur sa poitrine, et des tiroirs qui lui glissaient le long des jambes, ainsi qu’une jolie chaise ronde au dossier cambré. Mais surtout, ce qui fascinait Blaise, c’était les dix plumes très rouges avec lesquelles elle tapotait les touches de son clavier. « Si seulement c’était à moi qu’elle écrivait. » rêvait-il émerveillé.

– J’aimerais bien passer le pont avec cette fille, relança le collègue d’à côté, qui devait aussi bien s’ennuyer pour regarder Blaise de coin et s’apercevoir qu’il reluquait leur voisine. Si j’osais, je lui enverrai un petit message pour l’inviter quelque part… faire des trucs… Ça, ce serait un bon plan.

– Tais-toi donc, coupa Blaise, qui n’aimait pas qu’on lui rappelle sa timidité naturelle.

Par contre, l’idée ne lui déplaisait pas. Il aurait lui aussi bien aimé passer le week-end avec la fille. Alors, ramenant son regard vers l’écran de l’ordinateur, il prit son courage à deux mains et rédigea un courrier où il l’invitait à faire des trucs quelque part. Il agrémenta le message de nombreux émoticones sympathiques et ajouta son numéro de téléphone, regrettant un peu qu’il contienne autant de six que de neuf. Il signa Blaise du coin d’à côté et cliqua « envoyer » en fermant les yeux, car il n’osait pas la regarder en face.

La réponse ne se fit pas attendre. Blaise la reçut comme une balle de revolver dans les yeux. « Merci, mais je ne suis pas gratuite pour le pont. » disait le message. Le nom qui l’accompagnait était d’origine anglaise. La fille ne devait pas bien connaître le français et elle avait utilisé un mauvais traducteur automatique pour répondre ; d’où l’erreur sur le mot free. Blaise comprit-il la méprise ? En tout cas, il n’en dit rien. Saisi par l’embarras, il restait figé sur son siège.

– Alors ? Tu fais quoi pour le pont ? insista le voisin.

– Je vais rester dans mon coin !

– Mais tu peux quand même pas…

­– On est toujours seul à s’ennuyer, affirma Blaise, le regard fixe.

Il savait que dorénavant, il ne quitterait plus le calendrier vide.

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Ce texte entre dans le cadre du concours de l’agenda ironique « En attendant le prochain pont », organisé par Camille Lysière et Les Petits Cahiers d’Émilie.

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30 réflexions sur “Blaise au coin du pont

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  3. Je connais un poussin masqué du nom de Blaise… désolée c’est plus fort que moi, il a marqué mon esprit celui-là ! 🙂
    Cela dit, j’aime bien le tien. Le ton est donné ! Entre le coin et le pont le choix est terrible. La faute au traducteur automatique ?

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  6. Hou là là, c’est mal barré pour notre Blaise ! Un pont à péage, c’est pas du tout prévu au programme ça. Mais qu’il se rassure, l’autre, là, à côté, il n’aura pas plus de chance, je l’ai vu dans les astres.

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